Les ambiguités de la notion de psychologie clinique… de 1952 à aujourd’hui

Que veut dire le terme de psychologie clinique ? Qu’est ce qu’un psychologue clinicien ? En 1952 déjà, ces notions posaient problème. Pour décrire le débat et essayer d’en tirer des conclusions, je vais principalement me servir d’un article publié dans les Bulletins de Psychologie de l’université Paris Descartes (voir cet article) par René Zazzo, 3 ans avant sa nomination comme président de la Société Française de Psychologie.

La définition même des différents termes va nous permettre d’identifier la racine du problème. Clinique, tout d’abord. Comme tout étudiant de psychologie, je me suis vu rabâcher de nombreuse fois que ce mot nous venait du grec klinê, traduit rapidement par les psychologues qui m’enseignaient comme « au chevet, au lit du malade ». Ainsi le psychologue clinicien est celui qui opère sur le terrain, au lit du malade. Simple.

Et pourtant… Après recherche, on se rend compte que klinê veut seulement dire « lit », donnant naissance à klinikos, pour devenir clinicus en latin. La définition est la suivante : « Propre au médecin qui exerce son art près du lit des malade » (Académie Française, 1986). Aïe, je comprends mieux pourquoi ces psychologues, nourrissants des relations tumultueuses, complexes et ambivalentes avec les médecins ont préféré une définition plus light. Pourtant, c’est là que l’on trouve le cœur du problème, dans la relation entre les différentes classes et métiers.

« Si les domaines de la psychologie clinique sont si âprement disputés entre psychiatres et psychologues, ce n’est pas seulement pour des raisons très évidentes de bénéfice matériel et de prestige, c’est que le témoignage des mots est contradictoire, c’est qu’aucune frontière n’est clairement dessinée: à tel point que les sceptiques pourraient se demander si la psychologie clinique n’est pas tout compte fait un royaume imaginaire, revendiqué par des fous ou des mystificateurs » (Zazzo, 1952)

L’expression de psychologie clinique fut employée pour la première fois par Witmer en 1896. Il invitait alors le psychologue à quitter l’investigation pure. Le terme de clinique s’oppose alors au psychologue de laboratoire (qui est, je le rappelle, le lieu originel de sa pratique). Mais si la psychologie est dite « clinique » plutôt qu’appliquée, c’est pour spécifier son intérêt envers « les inadaptés et les déficients ». Les patients, en somme.

La notion de psychologie clinique à mis du temps a s’imposer, étant sans être à la fois un métier, une pratique et un domaine scientifique. « Ce test a été interprété avec un point de vue clinique », « La prise en charge, c’est pour les cliniciens ». Si, entre nous, on comprends très bien ce qu’est un « psychologue clinicien », il faut bien avouer que ça ne veut pas dire grand chose. Il est intéressant de voir comment la psychologie clinique et le psychologue clinicien étaient définis à l’origine : de manière bien différente de ce que nous dirait des étudiants ou des psychologues aujourd’hui.

G. Arthur, dans l’encyclopédie de Harriman (1946) les définit comme tels:

  • « La psychologie clinique est l’étude scientifique des processus mentaux des individus dans un but de diagnostic et de thérapie à partir des symptômes d’une mal-adaptation intellectuelle et affective. » 
  • « Le psychologue clinicien observe les mêmes phénomènes que les psychiatres: sont but est de remplacer les normes subjectives du psychiatre par des normes objectives (aussi rapidement que possible par accumulation de données quantitatives obtenues sous le contrôle des conditions expérimentales). »

Autant dire qu’en même temps en France, des millions de francs étaient encaissés (en cash, c’est plus pratique) après avoir somnolé dans un fauteuil tout en feignant d’écouter un « malade » (qui d’après eux ne l’était de toute façon pas vraiment) allongé sur un divan.  Mais je ne m’épancherais pas de nouveau sur les séquelles de la psychanalyse.

Néanmoins, le « Groupement Français pour la coordination psychiatrie-psychologie » propose à l’époque, au terme d’une enquête, de réserver l’expression de psychologie clinique pour désigner une certaine façon d’envisager les faits psychiques et de supprimer purement et simplement l’expression de psychologue-clinicien. On parlerait alors d’aide-médical psychologue ou de psycho-technicien. 

Psycho-technicien, tient tient… Fort est de constater que de nombreux autres pays ont passés le cap: Au Canada, USA, UK et autres, le diplôme français de psychologue correspond à celui de psycho-technicien, une profession centrée sur l’administration valide et précise de tests et d’échelles (expertise très importante que je ne sous-estime pas, bien au contraire) dont l’interprétation est réservée au docteur en psychologie (et au vu de la somme de connaissances à accumuler qui  existe aujourd’hui en psychologie, ce ne serait peut-être pas une idée absurde de rallonger les études des psychologues…).

Bref, psychologie clinique est une notion qui désigne tout et rien à la fois. Par exemple,  l’un des master de Paris Descartes s’appelait Psychologie Clinique et Psychopathologie, et enseignait principalement la psychopathologie et la psychanalyse. Les diplômés de ce master était de facto des psychologues « cliniciens », alors que les neuropsychologues, les géronto-psychologues ou les psychologues de la santé ne l’étaient pas. Cela a produit un énorme imbroglio, les termes de clinique, psychologie clinique, psychologue clinicien se confondant et se substituant tour à tour les uns aux autres. On entend même parfois que « l’entretien clinique » était réservée aux psychologue cliniciens – ou plutôt aux psys sortant du master de psychologie clinique, et que ceux-ci se définissaient justement par la non-utilisation d’échelles et de tests standardisés et de données quantifiables et mesurables alors que, comme on l’a vu, la psychologie clinique était autrefois définie avant tout comme une science objective dont l’objet est objectivable. 

Ce terme de clinique pose décidément problème. Rattaché historiquement à la médecine et aux malades, il devient aujourd’hui ambigu, car même un médecin n’est pas forcément clinicien (radiologue, …). Ainsi donc, il serait bien d’en simplifier l’usage, et de retirer à « psychologie clinique » toute théorie ou courant auxquelles elle renvoie.

Je pense qu’il serait habile de considérer comme clinicien tout professionnel travaillant directement avec et pour des patients. Ainsi, un psychologue clinicien serait un psychologue qui exerce son métier auprès de patients, par opposition à d’autres psychologues travaillant en entreprise, en laboratoire ou autre. Ni plus ni moins. Ce psychologue serait clinicien à même titre qu’un neuropsychologue clinicien, qu’un géronto-psychologue clinicien, qu’un médecin clinicien ou même qu’un infirmier, métier clinique par essence. Ce qualificatif ne renverrait plus à une chapelle ou un courant théorique mais qualifierait seulement le lieu d’exercice, accordant à son détenteur un statut clair et lisible. « Psychopathologue clinicien » se composerait alors de deux termes, le premier renvoyant au domaine d’expertise (ici la psychopathologie) et le second à son type d’exercice ; avec et pour des patients.

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