Introduction à la philosophie esthétique

 

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Introduction à la philosophie esthétique – Marc Sherringham (2003)

 

« De toute façon, les goûts et les couleurs, ça se discute pas ». Cette banalité, en plus d’être horripilante, renvoie à une forme de relativisme utile, tout au plus, à fermer une discussion avec inélégance. Qui plus est, si elle semble être une évidence pour la plupart des gens qui aiment à la rappeler, beaucoup ignorent que, jusqu’à récemment, le beau n’était justement pas une affaire de « goût ».

Ce n’est qu’avec le scepticisme de Hume au 17ème siècle, puis l’avènement du modèle critique mené par Kant que se fait remplacer le modèle classique de l’esthétique, en place depuis l’antiquité grecque. Dans le modèle critique, le jugement esthétique se veut plaisir désintéressé, détaché, et universel. S’en suivra la conception romantique de l’esthétique qui finira par faire centrale le lien entre le beau et l’émotion qu’elle placera dans une perspective idiosyncrasique (que l’expérience et le jugement esthétique sont relatifs et peuvent  différer selon les individus).

Bien que l’étude scientifique du beau, de son jugement et de son expérience n’en soit qu’à ses balbutiements, elle est déjà décrié. Pourtant, elle espère apporter des réponses nouvelles à des questions millénaires en couplant la quête de la vérité (certains paradigmes esthétiques ont proposé que c’est avec l’art et le beau que se révèle la vérité), à la vrai nature de la réalité ainsi qu’à son ressenti émotionnel. Ainsi, c’est une nouvelle forme de relation au monde que tentent d’appréhender la recherche, aussi bien philosophique que scientifique, sur l’esthétique.

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Du vrai, du beau, du bien

Du vrai, du beau, du bien - Jean-pierre Changeux

Du vrai, du beau, du bien – Jean-pierre Changeux (2008)

 

Le système universitaire et scientifique français est étrange. Dans une grande partie du monde, les chercheurs peuvent et sont invités à changer ou à multiplier leurs thématiques de recherche. C’est le cas de certains grands noms dont on retrouve des articles sur des thèmes diverses et variés (mais toujours de grande qualité).

Ce n’est pas le cas en France. Ici, c’est l’expertise d’un laboratoire autour d’un sujet précis qui est valorisé. Il est déconseillé de toucher à tout, de s’intéresser à des choses différentes. Ainsi, de la thèse au professorat, le système français forme des experts à la vision et aux possibilités obtus. C’est regrettable. En effet, les plus grandes découvertes et avancées dans un domaine se sont fait grace à l’utilisation de techniques ou de talents venus d’ailleurs, d’autres domaines : c’est le cas en médecine, en psychologie, en physique ou en chimie…

Prenons un exemple mathématique : imaginez 3 points A, B et C. Le maximum de patterns de connexions est 7 : A-B; A-C; B-C; A-B + A-C ; B-A+B-C; C-A+C-B et enfin le triangle complet, A-B-C-A. On ne peut pas faire autre chose avec ce dont on dispose. Si l’on introduit ne serait-ce qu’un nouveau point, on rajoute un nombre très important de patterns de connexions possible. Chaque point nouveau ajouté augmente ce nombre de manière exponentielle.

Autrement dit, si l’on prend un chercheur, ou ensemble de chercheurs disposant à la base de compétences, de moyens et de talents importants, si on leur propose une nouvelle thématique, un nouveau sujet, nul doute que leur créativité et leur productivité se verra massivement augmentée,et que leur point de vue apportera de nouvelles perspectives et de nouvelles interrogations. De l’eau au moulin, en somme.

(Il est intéressant de noter que ce phénomène se retrouve plus globalement dans l’évolution et l’histoire, ou toute grande révolution ou changement provient à l’origine d’une petite minorité de personnes. Ceci pose de réelles interrogations quant au système démocratique qui, par définition, se définit comme la victoire de la majorité sur la minorité : 51% des gens ont choisi telle solution, c’est donc elle qui sera… Mais ceci est un autre débat compliqué sur lequel je reviendrais peut être un jour)

Revenons en à nos moutons.

Le Pr Changeux est l’une des grande figures des neurosciences françaises. N’ayant plus rien à prouver d’un point de vue scientifique, il peut se permettre aujourd’hui de s’intéresser à des thématiques nouvelles et de nous raconter, de sa plume d’une dense légèreté, l’histoire des sciences, des neurosciences, et d’introduire dans cet ouvrage des domaines comme la neuroesthétique, l’étude de la morale, et toute ces disciplines que l’on considère malheureusement pour l’instant comme « à la limite du sérieux ».

Je me souviens encore, quand j’avais décidé de m’intéresser à la neuroesthétique, le regard de travers que m’ont lancé les chercheurs. Ou encore la phrase d’une directrice de recherche du CNRS, qui disait lors d’un workshop sur ce domaine : « la neuroesthétique c’est passionant, j’y crois, mais je ne le met pas sur mon CV »…

Quoi qu’il en soit, ce livre est sans doute l’un des plus intéressant qu’il m’est était donné de lire, parfait pour les vacances, il ouvre vraiment l’esprit  et montre que ces thématiques on the edge sont en fait, probablement, le futur.

La philosophie et les sciences sont à l’origine très liées : les philosophes antiques étaient des scientifiques : les deux étaient synonymes (le PhD, le Philosophiae Doctor, en est l’héritage). Puis ces deux voies se sont séparées pour de multiples raisons, tant par l’influence des religions que par les limites techniques de la science. Ainsi, de grandes questions comme « qu’est ce que le beau ? », « qu’est ce que le bien? », « qu’est ce que la pensée » sont restés dans le champ de la philosophie. Aujourd’hui, grâce aux progrès des sciences, on assiste de nouveau à un rapprochement de celle-ci avec la philosophie, et de nombreux mathématiciens, physiciens ou scientifiques exportent leur connaissances et leur méthode pour répondre aux questions fondamentales de notre existence.

Et c’est sans doute l’un des grands enjeux de la science de demain.